La mythologie chinoise offre une autre histoire d’amour, celle du Serpent Blanc 白蛇传. Elle met en scène une déesse serpentine qui prend forme humaine pour épouser un mortel. Leur union défie l’ordre cosmique. Un moine bouddhiste s’y oppose. Leur amour traverse la mort, la prison et les eaux déchaînées. C’est l’un des grands contes populaires de Chine.
Bai Suzhen, l’esprit du serpent
L’héroïne de l’histoire est Bai Suzhen 白素贞, parfois appelée Bai Niangzi 白娘子, « Dame Blanche ». Elle est à l’origine un serpent blanc vieux de mille ans, qui a cultivé son énergie vitale et atteint un degré d’immortalité. Selon les versions, elle est soit une créature spirituelle devenue humaine par ascèse, soit une entité surnaturelle qui choisit la forme d’une femme pour vivre parmi les hommes.
Dans la version la plus répandue, fixée à l’époque Ming, Bai Suzhen a médité pendant mille ans dans les monts Emei 峨眉山, lieu sacré du bouddhisme et du taoïsme. Au terme de cette longue pratique, elle acquiert le pouvoir de prendre forme humaine. Elle choisit l’apparence d’une jeune femme belle, raffinée et d’une grâce parfaite.
À ses côtés se trouve Xiaoqing 小青, la « Jeune Verte ». Selon les versions, elle est un esprit serpent vert ou un poisson. Plus vive, plus impulsive, parfois plus violente, elle accompagne Bai Suzhen comme servante, sœur d’armes et double contrasté.
« 有白蛇在峨眉山修炼千年,得成人形。»
Il y avait un serpent blanc sur le mont Emei. Il médita mille ans et prit forme humaine.
Jingshi Tongyan 警世通言, Feng Menglong
La rencontre au lac de l’Ouest
L’histoire se déroule principalement à Hangzhou 杭州, sur les rives du lac de l’Ouest. Bai Suzhen et Xiaoqing, déguisées en jeunes femmes, s’y promènent sous la pluie au moment de la fête de Qingming.
Elles croisent un jeune homme nommé Xu Xian 许仙, parfois appelé Xu Xuan 许宣. C’est un simple herboriste, pauvre, timide, mais bon et honnête. Il leur offre son parapluie pour les protéger de la pluie. Bai Suzhen, touchée par sa gentillesse, décide de l’épouser.
Xu Xian ignore qu’il épouse un serpent. Il tombe amoureux. Ils se marient. Bai Suzhen utilise alors ses pouvoirs pour aider son mari. Elle lui apporte la prospérité, soigne les malades et transforme sa boutique d’herboristerie en affaire florissante.
« 徐宣遇白衣、青衣二女于雨中。 »
Xu Xian rencontra deux femmes sous la pluie. L’une était vêtue de blanc. L’autre de vert.
Leifeng Ta Zhi 雷峰塔志
Le moine Fahai
L’opposant principal de l’histoire est le moine bouddhiste Fahai 法海. Il n’est pas simplement un méchant : il incarne l’ordre religieux, la séparation entre les mondes, et l’idée qu’un esprit ne doit pas s’unir à un humain.
Fahai découvre la véritable nature de Bai Suzhen. Il avertit Xu Xian, qui refuse d’abord de croire que sa femme est un serpent. Fahai lui propose alors une épreuve : le vin de realgar 雄黄酒, traditionnellement consommé lors de la fête de Duanwu. Ce vin, censé repousser les influences impures, révèle les formes cachées.
Xu Xian offre le vin à Bai Suzhen le jour de Duanwu. Elle boit pour ne pas le contrarier. Aussitôt, son apparence humaine se dissout. Elle reprend sa forme de serpent blanc. Xu Xian, terrifié, s’effondre et meurt de peur.
« 法海谓徐仙曰:汝妻乃白蛇也。»
Fahai dit à Xu Xian : Ta femme est un serpent blanc.
Bai She Zhuan 白蛇传, tradition opéra et récit populaire
L’herbe de l’immortalité
Bai Suzhen retrouve son mari mort. Elle refuse d’accepter cette fin. Elle se rend alors vers le mont Kunlun, montagne sacrée des immortels, pour y chercher une herbe miraculeuse capable de rendre la vie.
Le voyage est difficile. Elle affronte des gardiens célestes, supplie, combat, endure les obstacles. Touchée par son amour, elle obtient l’herbe. Elle revient à Hangzhou, ressuscite Xu Xian et lui rend la vie.
Mais Fahai n’a pas dit son dernier mot.
« 白素贞往昆仑求仙草。»
Bai Suzhen partit pour Kunlun chercher l’herbe d’immortalité.
Leifeng Ta Zhi 雷峰塔志
Le temple Jinshan
Fahai enlève Xu Xian et le retient au temple Jinshan 金山寺, sur les rives du Yangzi Jiang. Il veut l’empêcher de retourner auprès de son épouse et le contraindre à entrer dans l’ordre religieux.
Bai Suzhen se rend au temple. Elle supplie Fahai de lui rendre son mari. Il refuse. Alors elle déchaîne les eaux. Aidée de Xiaoqing, elle fait monter le fleuve et submerge le temple. Le combat devient gigantesque. Le Yangzi engloutit les bâtiments. Les moines se dispersent. Fahai résiste.
Mais Bai Suzhen est enceinte, et ses forces s’épuisent. Les puissances célestes interviennent pour arrêter le désordre. Fahai finit par capturer Bai Suzhen. Il l’enferme sous la pagode Leifeng 雷峰塔, près du lac de l’Ouest.
« 白素贞水淹金山寺。»
Bai Suzhen déchaîna les eaux contre le temple Jinshan.
Bai She Zhuan 白蛇传, version classique
La pagode Leifeng
Bai Suzhen est emprisonnée sous la pagode Leifeng, « Pagode du Pic du Tonnerre ». Xu Xian, libéré, se fait moine pour expier sa faute d’avoir douté de son épouse. Leur fils, Xu Shilin 许仕林, grandit sans connaître son origine véritable.
Devenu brillant lettré, Xu Shilin réussit les examens impériaux. Il se rend à la pagode pour prier. Ses larmes, dit la légende, font s’écrouler la pagode. Bai Suzhen est enfin libérée. Elle retrouve Xu Xian, et Xiaoqing demeure fidèle à ses côtés.
Selon les versions, la pagode s’écroule à la suite d’un incendie, d’un tremblement de terre ou de la prière du fils. Mais la logique du récit reste la même : l’amour survit à l’enfermement.
« 儿子拜塔,雷峰塔倒。»
Le fils pria devant la pagode, et la pagode tomba.
tradition populaire tardive
Le saviez-vous ?
La pagode Leifeng existe réellement. Elle se dresse au bord du lac de l’Ouest à Hangzhou. La pagode originale fut construite sous la dynastie Wuyue, s’effondra en 1924, puis fut reconstruite en 2002. Le nouveau bâtiment abrite aujourd’hui un musée consacré à la légende du Serpent Blanc.
Fahai a un ancrage historique plus complexe. Des traditions mentionnent un moine réel de ce nom, mais la légende a transformé ce nom en figure d’opposition morale. Selon les récits, il devient le défenseur d’un ordre religieux strict face à un amour impossible.
Le Serpent Blanc fait partie des grands contes populaires de Chine. Il a été adapté à l’opéra de Pékin, au théâtre local, au cinéma, à la télévision et en animation. Il reste l’un des récits les plus connus du répertoire chinois.
La légende du Serpent Blanc a inspiré d’innombrables œuvres. On la trouve dans la peinture, l’opéra, la littérature et le cinéma. Bai Suzhen est devenue une héroïne à la fois romantique, tragique et puissante.
Dans la Chine contemporaine, elle est souvent relue comme une figure féminine forte. Elle aime, elle choisit, elle combat, elle protège sa famille. Le récit peut alors être lu non seulement comme une histoire d’amour, mais comme une lutte contre une autorité qui refuse la différence.
Le mythe continue de se réinventer. Certaines versions récentes donnent à Xiaoqing un rôle central. D’autres réhabilitent Fahai comme personnage tourmenté plutôt que comme simple antagoniste. Mais l’essentiel demeure : un serpent est devenu femme, a aimé un homme, et son amour a défié le ciel.
E.P
