Le Zhuangzi 庄子 (IVe–IIIe siècle av. J.-C.), l’un des textes fondateurs du taoïsme, raconte l’histoire d’un poisson gigantesque nommé Kun 鲲 qui se métamorphose en un oiseau colossal nommé Peng 鹏. Cette métamorphose n’est pas magique au sens féerique. Elle illustre la capacité du monde à se transformer. Le récit se présente comme une une parabole philosophique.
Le Kun : un poisson plus grand que la mer
Dans la mer du Nord, vit un poisson nommé Kun. Ce poisson est immense. Sa taille, dit le texte, est de plusieurs milliers de li (un li vaut environ 500 mètres). Il est si grand qu’on ne peut le mesurer.
Le Kun incarne l’énergie cosmique qui circule dans les profondeurs. Il représente le yin, l’obscurité, l’eau, le nord.
« 北冥有鱼,其名为鲲。 鲲之大,不知其几千里也。»
Il y a un poisson dans la mer du Nord. Il s’appelle Kun. La grandeur de Kun, on ne sait pas si elle est de plusieurs milliers de li.
Zhuangzi 庄子
La métamorphose : un poisson devient oiseau
Un jour, le Kun se transforme. Il devient un oiseau. Il s’appelle Peng. Le Peng est aussi immense que le Kun. Son dos, dit le texte, est comme le mont Tai (la montagne sacrée du Shandong). Ses ailes sont comme des nuages qui couvrent le ciel. Il s’élève dans les airs, s’envole vers la mer du Sud, et y reste.
La métamorphose n’est pas expliquée. Le texte ne dit pas pourquoi le Kun devient Peng, ni comment cela se produit. Il constate simplement : le Kun est un poisson, puis il devient un oiseau. C’est la nature des choses.
« 化而为鸟,其名为鹏。 鹏之背,不知其几千里也。»
Il se transforme en oiseau. Il s’appelle Peng. Le dos de Peng, on ne sait pas si il est de plusieurs milliers de li.
Zhuangzi 庄子
Le voyage vers le sud : l’envol du Peng
Le Peng, une fois transformé, s’envole vers le sud. Son envol est décrit avec une puissance cosmique. Il bat des ailes, et les vagues de la mer s’élèvent sur trois mille li. Il tournoie et monte jusqu’à une hauteur de quatre-vingt-dix mille li. Il reste en l’air pendant six mois avant d’atteindre la mer du Sud.
Le texte compare le Peng à une sauterelle ou à un colombin qui ne volent que d’un arbre à l’autre. Ces petits êtres, dit Zhuangzi, se moquent du Peng. Ils ne comprennent pas pourquoi il vole si haut et si loin. Mais leur incompréhension ne diminue pas la grandeur du Peng. Le petit ne peut comprendre le grand, le court ne peut comprendre le long.
« 鹏之徙于南冥也,水击三千里,抟扶摇而上者九万里。»
Le Peng se rend à la mer du Sud. Il frappe l’eau sur trois mille li, il s’élève en tourноyant jusqu’à quatre-vingt-dix mille li de hauteur.
Zhuangzi 庄子
L’interprétation philosophique : la liberté de l’esprit
L’histoire du Kun et du Peng n’est pas un récit mythologique ordinaire. C’est une parabole philosophique. Zhuangzi invente cette métaphore pour expliquer la nature du Dao 道 (la Voie) et de la liberté intérieure.
Le Kun, enfermé dans la mer, représente l’être limité, prisonnier de sa condition. Le Peng, qui s’élève dans le ciel, représente l’esprit libéré qui s’élève au-dessus des contingences. La métamorphose est le passage de l’obscurité à la lumière et donc, l’obtention de la sagesse
Le voyage vers le sud représente le chemin vers la sagesse. Le sud est la direction du yang, de la lumière, de la chaleur, de la vie. Le nord est le yin, l’obscurité. Le Peng vole vers la vie.
L’homme qui médite sur le Peng, dit Zhuangzi, peut lui aussi s’élever au-dessus des soucis quotidiens et contempler l’univers de haut.
Le saviez-vous ?
Le Kun et le Peng sont parfois confondus avec des créatures du Shanhaijing, mais ils n’y apparaissent pas. Zhuangzi les a inventés, ou adaptés d’une tradition orale perdue. Leurs noms, Kun 鲲 et Peng 鹏, sont rares dans la littérature chinoise. Ils ne désignent rien d’autre que ces créatures légendaires.
le Zhuangzi est l’un des deux textes fondateurs du taoïsme, avec le Laozi (ou Daodejing). Il est attribué à Zhuang Zhou 庄周 (vers 369–286 av. J.-C.), un philosophe de l’État de Song (actuel Henan). Le chapitre « Xiaoyaoyou » est le premier du livre. Il s’ouvre sur cette histoire du Kun et du Peng.
L’expression « grand Peng » (da Peng 大鹏) est devenue un symbole de la liberté et de l’ambition dans la culture chinoise. Elle est souvent utilisée en poésie et dans le langage courant pour décrire un homme de grand talent qui s’élève au-dessus de ses contemporains. Le poète Li Bai 李白 (701–762) se compare lui-même à un Peng dans plusieurs de ses poèmes.
La Chine moderne a donné le nom de Kunlong (Kun et Dragon) à un projet de sous-marin, et Peng à un avion de chasse.
L’histoire du Kun et du Peng a été reprise par d’innombrables poètes, peintres, calligraphes et musiciens. C’est l’un des motifs les plus célèbres de la culture chinoise, aux côtés du dragon et du phénix.
Dans la poésie, Li Bai, Du Fu, Su Shi (Su Dongpo) et d’autres ont tous écrit des vers inspirés du Peng. La poésie des Tang est pleine de Peng.
Dans la peinture chinoise, le Peng est représenté comme un oiseau gigantesque, souvent sur fond de mer démontée ou de montagnes lointaines.
le Zhuangzi et son histoire du Kun et du Peng sont étudiés à l’école en Chine, et font partie du canon des classiques. Les élèves apprennent par cœur des passages du chapitre « Xiaoyaoyou ».
Dans la culture populaire contemporaine, le Kun et le Peng apparaissent dans des jeux vidéo (Honor of Kings, Smite), des films d’animation, des romans de fantasy.
Aujourd’hui, le Kun et le Peng restent des figures centrales de la philosophie taoïste. Leur histoire continue d’être enseignée comme symbole de la transformation, de la liberté et de l’élévation de l’esprit.
