Après Pangu qui sépara le Ciel et la Terre, Nüwa qui créa les humains et répara la voûte céleste, la guerre entre Gonggong et Zhu Rong qui faillit tout détruire, il faut maintenant s’intéresser à ce qui maintient l’univers debout. Derrière le monde visible se cache une architecture secrète : quatre piliers, quatre colonnes, qui soutiennent le ciel et l’empêchent de s’effondrer.

La cosmologie chinoise ancienne

Les textes chinois anciens décrivent le monde comme une structure à deux étages. Au-dessus, le ciel, une voûte solide mais non pas infinie. En dessous, la terre, un plateau plat mais non pas illimité. Entre les deux, un espace habitable par les humains. Mais le ciel, s’il n’était pas soutenu, retomberait sur la terre. C’est pourquoi il repose sur des piliers.

Selon le Huainanzi 淮南子 (IIe siècle av. J.-C.) et le Shanhaijing 山海經 (Classique des monts et des mers), ces piliers sont au nombre de quatre. Ils se dressent aux quatre extrémités de la terre, là où le ciel rencontre le sol. Chaque pilier soutient un angle de la voûte céleste.

« 天若张盖,有四柱 »
Le ciel est comme une tente soutenue par quatre poteaux.

Huainanzi 淮南子, chapitre 3 « Tianwen xun » (天文训, Sur les figures du ciel)

L’identification des quatre piliers

Les sources anciennes ne s’accordent pas toujours sur les noms et les localisations exactes des quatre piliers. Mais plusieurs montagnes mythiques reviennent régulièrement.

Le mont Buzhou 不周山 est le plus célèbre d’entre eux. Situé à l’extrémité nord-ouest du monde, c’est celui que Gonggong frappa de sa tête lors de sa défaite contre Zhu Rong. Son nom signifie « montagne incomplète » ou « montagne qui ne fait pas le tour ». Selon le Shanhaijing, il se trouve au-delà des déserts du nord-ouest, dans une région où le ciel et la terre se touchent presque.

Le mont Kunlun 崑崙山 est un autre pilier majeur. Situé à l’ouest, il est souvent décrit comme la montagne des immortels, le séjour de la Reine Mère d’Occident (Xiwangmu 西王母). Selon le Huainanzi, c’est par le Kunlun que les sages et les dieux pouvaient autrefois monter au ciel. *Quand on parle de monter au ciel, il s’agit d’un passage où les dieux pouvaient descendre sur terre ou monter au ciel indiquant en quelque sorte un ascenseur pour les dieux.

Les deux autres piliers, moins souvent nommés, sont généralement situés au nord-est et au sud-ouest. Le Shanhaijing mentionne le mont Hua 华山 (à l’ouest) et le mont Tai 泰山 (à l’est) comme des contreforts de ce système cosmique, sans leur attribuer clairement le rôle de pilier.

« 东北有海,西北有不周之山,昆仑在西方 »
La mer est au nord-est. Le mont Buzhou est au nord-ouest. Le Kunlun est à l’ouest.

Shanhaijing 山海經, chapitre 12 « Hainei Beijing » (海内北经, Classique des régions intérieures du Nord)

La fonction des piliers

Les quatre piliers remplissent trois fonctions essentielles dans la cosmologie chinoise.

Premièrement, ils soutiennent le ciel. Sans eux, la voûte céleste s’affaisserait. C’est exactement ce qui se produisit lorsque Gonggong brisa le mont Buzhou : le ciel s’inclina vers le nord-ouest, et cette inclinaison n’a jamais été corrigée.

Deuxièmement, ils délimitent l’espace habitable. Les piliers marquent les confins du monde. Au-delà, c’est le chaos, l’inconnu, les régions où vivent les monstres et les dieux. En deçà, c’est le monde des humains, la Chine (Zhongguo 中国, le « royaume du milieu »).

Enfin, ils servent de passage entre le ciel et la terre. Certains piliers, comme le Kunlun, permettent aux dieux de descendre et aux humains de monter du moins à l’origine. Après la réparation du ciel par Nüwa, ces passages furent en partie fermés.

« 百神之所上下也 »
C’est là que montent et descendent les cent dieux.

Shanhaijing 山海經, chapitre 11 « Hainei Xijing » (海内西经, Classique des régions intérieures de l’Ouest), à propos du mont Kunlun

La réparation de Nüwa

Pour en savoir plus sur ce pilier brisé par Gonggong et réparé par Nüwa, nous vous invitons à lire l’article suivant : Le mythe de Gonggong : chute du ciel et réparation du monde

Le saviez-vous ?

La croyance en des piliers soutenant le ciel n’est pas propre à la Chine. On la retrouve dans de nombreuses mythologies : les piliers d’Hercule chez les Grecs, la colonne du ciel chez les Égyptiens, l’arbre Yggdrasil chez les Scandinaves qui soutient les neuf mondes. Ce motif cosmologique est sans doute l’un des plus anciens et des plus universels de l’humanité.

Dans la tradition chinoise, les quatre piliers sont parfois associés aux quatre saisons, aux quatre directions et aux quatre animaux symboliques : le Dragon vert à l’est, l’Oiseau rouge au sud, le Tigre blanc à l’ouest, la Tortue noire au nord. La tortue noire, justement, rappelle la tortue marine dont Nüwa utilisa les pattes.

Le mont Buzhou, que Gonggong brisa, n’a jamais été identifié à une montagne réelle. Certains commentateurs pensent qu’il s’agit d’une métaphore : « Buzhou » signifie « incomplète », et le pilier nord-ouest aurait toujours été le plus fragile, celui par lequel le monde est le plus vulnérable au chaos.

L’idée des quatre piliers a profondément marqué la cosmographie chinoise traditionnelle. Les cartes anciennes (comme celles de la dynastie Han) représentent souvent la terre comme un carré entouré de mers, avec des montagnes aux quatre coins. Cette géométrie symbolique a persisté jusqu’à l’époque moderne.

Dans la littérature, les références aux quatre piliers abondent. Le Chu Ci 楚辭 (Chants de Chu) évoque « les piliers brisés du ciel ». Les romans de fantasy contemporains, comme Zhu Xian 誅仙 ou The Three-Body Problem, recyclent cette image d’un cosmos qui repose sur des supports cachés.

Enfin, l’archéologie a exhumé des objets rituels (bronzes, miroirs) de l’époque des Royaumes combattants qui portent des motifs de colonnes cosmiques. Certains tombeaux royaux contiennent des piliers de jade disposés aux quatre coins de la chambre funéraire, rappelant que le défunt, comme le ciel, a besoin de soutien dans l’au-delà.

E.P

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