L’histoire continue, mais le danger ne vient plus des fleuves débordés, mais du ciel. Dix soleils apparurent simultanément dans l’azur, brûlant les récoltes, desséchant les rivières et menaçant la vie des hommes. Un archer, Houyi 后羿, fut alors chargé de rétablir l’ordre. Dans les versions les plus répandues, il abattit neuf soleils et n’en laissa qu’un seul dans le ciel.
Les multiples soleils
Les récits anciens ne présentent pas tous la même version des origines. Le Shanhaijing et le Huainanzi associent les soleils à une généalogie divine : ils sont liés à l’Empereur céleste Di Jun 帝俊 et à Xihe 羲和, souvent présentée comme la mère ou la conductrice des soleils. Chaque jour, un seul soleil traverse le ciel, tandis que les autres restent cachés dans l’arbre Fusang 扶桑, à l’est du monde.
Un jour, pourtant, les dix soleils se montrèrent ensemble. Les textes expliquent ce désordre comme une rupture brutale de l’alternance normale des jours et des nuits. Le résultat est immédiat : la terre brûle, les récoltes disparaissent, les eaux s’assèchent.
« 十日并出,焦禾稼,杀草木,而民无所食。»
Les dix soleils se levèrent en même temps. Les récoltes brûlèrent. Les herbes et les arbres moururent. Le peuple n’avait plus rien à manger.
Shanhaijing 山海經, tradition du récit des soleils multiples
La terre brûlée
le Huainanzi reprend ce thème en accentuant ses effets. Les plantes se dessèchent, les fleuves se tarissent, les animaux meurent et les humains ne trouvent plus d’abri. Le règne de Yao apparaît alors comme un moment de crise cosmique où l’ordre du monde semble se rompre.
Les textes anciens ne décrivent pas seulement une chaleur extrême. Ils montrent un univers déséquilibré, où le soleil ne remplit plus sa fonction de rythme et de mesure. Trop de lumière devient une menace.
« 尧之时,十日并出,焦禾稼,杀草木,而民无所食。»
Sous le règne de Yao, dix soleils se levèrent ensemble. Les plantes furent brûlées. Les récoltes furent détruites.
Huainanzi 淮南子, tradition du chapitre sur les calamités
Houyi, l’archer céleste
Houyi n’est pas présenté de façon uniforme selon les textes. Dans certaines traditions, c’est un archer divin envoyé par le ciel. Dans d’autres, c’est un héros doté d’une force exceptionnelle. Tous s’accordent toutefois sur sa maîtrise parfaite de l’arc.
L’Empereur Yao lui confie la mission de sauver le monde. Houyi grimpe alors sur une hauteur, parfois associée au mont Kunlun, parfois à d’autres lieux mythiques situés à l’est du monde. Il bande son arc et vise les soleils.
« 尧使羿射十日。»
Yao chargea Yi de tirer sur les dix soleils.
Chu Ci 楚辭, « Tianwen » 天问
L’abattage des neuf soleils
La première flèche atteint un soleil et le fait disparaître. Puis vient la deuxième, la troisième, et ainsi de suite. À chaque trait, la chaleur baisse un peu. La terre commence à respirer de nouveau.
Les soleils restants tentent de fuir. Mais Houyi les poursuit jusqu’à n’en laisser qu’un seul. Neuf soles sont abattus, un seul demeure dans le ciel. Les textes insistent sur cette limite : sans dernier soleil, le monde ne pourrait plus vivre.
Certaines versions racontent qu’Houyi était prêt à tirer une dixième flèche, mais qu’on l’arrêta pour éviter que le monde ne sombre dans l’obscurité totale. Le mythe ne célèbre donc pas seulement la violence de l’exploit, mais aussi la mesure nécessaire au maintien du monde.
Après l’exploit
Les traditions divergent sur la suite. Dans certains récits, Houyi devient un héros sauveur, honoré par les humains. Dans d’autres, sa puissance lui vaut la méfiance du ciel. Le rapport entre Houyi et l’immortalité varie également selon les versions.
C’est ici qu’intervient un autre mythe, celui de Chang’e. Mais il ne faut pas le confondre avec le récit des dix soleils : certaines traditions relient bien Houyi à un élixir d’immortalité, d’autres non. Là encore, plusieurs versions existent. ( Nous traiterons ce sujet plus en détail dans un prochain article. )
Houyi reste en tout cas lié à la protection des humains. Il est parfois présenté comme un chasseur, parfois comme un guerrier cosmique. Sa tombe est mentionnée dans certaines traditions locales, preuve que son culte ou sa mémoire ont été durablement intégrés à la culture chinoise.
Le saviez-vous ?
Le nom de Houyi prête à confusion. Il existe en réalité plusieurs figures nommées Yi dans les sources chinoises. L’archer des soleils est parfois appelé Houyi 后羿 ou Dayi 大羿, tandis qu’un autre Yi apparaît dans les traditions liées à la dynastie Xia. Il faut donc être prudent : selon les textes, il ne s’agit pas toujours du même personnage.
L’arbre Fusang, où reposaient les soleils, marque l’extrême orient du monde. Il est devenu un symbole du lever du soleil et du départ du jour.
Houyi est l’une des grandes figures de la mythologie chinoise. Son image d’archer divin s’est imposée dans la littérature, la peinture et les récits populaires. Il apparaît régulièrement dans les compilations mythologiques anciennes et reste associé à l’idée de courage face au désordre cosmique.
Dans la culture contemporaine, Houyi continue d’être réinterprété dans les jeux vidéo, les romans de fantasy et les films d’animation. Son histoire se mêle souvent à celle de Chang’e…
