Après que Houyi l’archer divin eut abattu neuf soleils et sauvé la terre de la sécheresse, les dieux du ciel lui offrirent une récompense exceptionnelle : l’élixir d’immortalité. Houyi ne but pas la potion. Il la confia à sa femme, Chang’e 嫦娥. Ce qu’il advint ensuite est l’un des mythes les plus célèbres de la Chine, expliquant la présence d’une déesse sur la Lune et l’origine de la Fête de la Mi-Automne.
Houyi et l’élixir des immortels
Les récits anciens ne donnent pas tous la même version de la récompense de Houyi. Dans certaines traditions, il reçoit l’élixir de la Reine Mère d’Occident, associée au mont Kunlun. Dans d’autres, cette scène est plus tardive ou racontée différemment. Ce qui revient le plus souvent, c’est l’idée que Houyi obtient une potion d’immortalité mais ne la boit pas.
Il la remet à Chang’e pour qu’elle la conserve. Houyi reste ainsi mortel, tandis que Chang’e détient entre ses mains la clé de l’éternité.
« 后羿得不死之药于西王母,不敢服,授嫦娥保之。»
Houyi obtint l’élixir d’immortalité de la Reine Mère d’Occident. Il ne le but pas et le confia à Chang’e.
tradition rapportée dans les textes Han
Le vol de l’élixir
Les versions du mythe divergent sur les circonstances du départ de Chang’e. La plus ancienne, ou du moins la plus sobre, raconte simplement qu’elle but l’élixir. D’autres récits, plus développés, introduisent un disciple jaloux nommé Pengmeng 逢蒙. Dans cette version, Chang’e avale la potion pour l’empêcher de tomber entre de mauvaises mains.
Quelle que soit la forme retenue, le résultat est le même : son corps devient plus léger que l’air, elle s’élève du sol et monte vers le ciel.
« 嫦娥窃药奔月。»
Chang’e vola l’élixir et s’envola vers la Lune.
tradition postérieure reprise dans les compilations anciennes
L’exil sur la Lune
Chang’e ne choisit pas sa destination. La Lune devient son lieu d’exil. Dans l’imaginaire chinois ancien, cet astre n’est pas vide : il abrite déjà des êtres symboliques, dont le crapaud lunaire et le lièvre.
Le crapaud à trois pattes apparaît dans plusieurs traditions. Quant au lièvre, il est souvent représenté en train de piler des herbes médicinales ou l’élixir d’immortalité dans un mortier. Il est associé à la longévité et à la préparation des remèdes célestes.
« 月中有蟾蜍。»
Il y a un crapaud sur la Lune.
Shanhaijing 山海經, tradition du mythe lunaire
Houyi et Chang’e séparés
Houyi, à son retour, trouve sa maison vide et l’élixir disparu. Selon certaines versions, il tente de rejoindre Chang’e. Les dieux lui refusent l’accès à la Lune. Selon d’autres, il reste sur terre et meurt comme un mortel.
Le mythe prend alors un sens plus large : il raconte la séparation irréversible entre le monde des humains et le monde céleste. Chang’e a gagné l’immortalité, mais elle a perdu la vie terrestre et l’union avec Houyi.
« 嫦娥居月中,永为寂寞。»
Chang’e habite la Lune, solitaire pour l’éternité.
tradition littéraire postérieure
Le saviez-vous ?
Le nom de Chang’e a connu des variantes dans les textes anciens. Il faut toutefois rester prudent sur l’explication par le tabou du nom impérial : elle est souvent avancée, mais elle mérite d’être présentée comme une hypothèse plutôt que comme une certitude absolue.
Le crapaud à trois pattes et le lièvre lunaire sont des motifs récurrents de l’art Han et des traditions postérieures. Ils apparaissent sur des miroirs en bronze, des peintures et des objets funéraires.
La Fête de la Mi-Automne, célébrée le 15e jour du 8e mois lunaire, est aujourd’hui étroitement associée à Chang’e. Les gâteaux de lune et les représentations de la déesse rappellent ce lien entre la fête et le mythe.
Le programme spatial chinois a d’ailleurs repris le nom de Chang’e.
Chang’e est l’une des figures les plus représentées de la mythologie chinoise. On la retrouve dans la poésie classique, les estampes populaires, l’opéra, la peinture et les œuvres contemporaines.
Son image a évolué au fil du temps : parfois liée à des créatures lunaires dans les traditions anciennes, parfois représentée comme une déesse solitaire dans les versions plus tardives.
Aujourd’hui encore, regarder la pleine lune et penser à Chang’e reste un geste culturel partagé dans le monde chinois. La déesse de la Lune est devenue un symbole de distance, de séparation.
