Meng Jiangnü 孟姜女 est une jeune femme dont le mari fut enrôlé de force pour construire la Grande Muraille sous la dynastie Qin. Il mourut d’épuisement, et son corps fut jeté dans les fondations. Meng Jiangnü, après un long voyage, retrouva sa dépouille. Ses larmes, si intenses qu’elles ébranlèrent le monde, firent s’effondrer une partie de la muraille. C’est l’un des grands contes populaires de Chine.

Le contexte de Qin

L’histoire se déroule sous le règne de Qin Shi Huang 秦始皇, le Premier Empereur de Chine, unificateur du pays mais souverain redouté pour sa dureté. Pour protéger son empire des peuples du nord, il fit construire une vaste muraille. Des centaines de milliers d’hommes furent enrôlés de force. Ils souffraient de faim, de soif et d’épuisement, et beaucoup mouraient sur place.

Sima Qian rapporte dans le Shiji 史记 que les travaux de Qin coûtèrent d’innombrables vies. Dans la mémoire populaire, la Grande Muraille devint ainsi un symbole de grandeur impériale, mais aussi de souffrance humaine.

« 秦始皇筑长城,死者甚众。»
Le Premier Empereur fit construire la Grande Muraille. Les morts y furent très nombreux.

Shiji 史记, chapitre 88, « Meng Tian Liezhuan »

La rencontre

Meng Jiangnü 孟姜女 est la fille adoptive d’une famille aisée. Selon certaines versions, son père biologique avait été exécuté par le pouvoir des Qin. Elle fut recueillie par la famille Meng, qui lui donna son nom.

Un jour, elle rencontre un jeune homme en fuite, Fan Xiliang 范喜良, parfois appelé Wan Xiliang 万喜良. C’est un lettré recherché par les soldats impériaux pour être envoyé aux travaux de la muraille. Meng Jiangnü ne le dénonce pas. Elle le cache, puis tombe amoureuse de lui.

Les deux jeunes gens se marient en secret. Mais les soldats finissent par découvrir Fan Xiliang. Ils l’enchaînent et l’emmènent de force vers le nord.

« 范喜良避役,孟姜女藏之,遂成夫妇。 后为官兵所获。»
Fan Xiliang fuyait le service forcé. Meng Jiangnü le cacha, ils devinrent mari et femme, puis il fut capturé par les soldats.

Meng Jiangnü Nü Fan Tian Ji 孟姜女犯天记, version Ming

Le long voyage

Après le départ de son mari, Meng Jiangnü attend, puis comprend qu’elle ne le reverra pas. L’hiver arrive. Elle prépare alors des vêtements chauds pour lui, des bottes et une cape, et décide de partir le chercher.

Elle marche seule pendant des mois. Elle traverse montagnes, forêts et rivières. Elle mendie pour manger. Elle dort sous le ciel. Son voyage est si long que les récits parlent de milliers de li.

Quand elle arrive enfin au pied de la Grande Muraille, elle découvre un monde d’ouvriers épuisés, enchaînés, faméliques. Elle demande où se trouve Fan Xiliang. Personne ne sait.

« 孟姜女北行,裹寒衣以寻夫。»
Meng Jiangnü partit vers le nord, portant des vêtements d’hiver pour chercher son mari.

Meng Jiangnü Bianwen 孟姜女变文, manuscrits de Dunhuang, 9e siècle

Les larmes et la muraille

Un vieil ouvrier finit par lui révéler la vérité. Fan Xiliang est mort d’épuisement. Son corps a été jeté dans les fondations de la muraille, comme celui de milliers d’autres ouvriers.

Meng Jiangnü s’effondre, mais ne repart pas. Elle s’assoit devant la muraille et pleure pendant des jours et des nuits. Ses larmes sont si abondantes qu’elles semblent pénétrer la pierre elle-même. Puis un grondement secoue la terre. Un pan de mur s’effondre, puis un autre. La muraille se fissure et s’ouvre, révélant des ossements innombrables.

Parmi ces restes, Meng Jiangnü reconnaît celui de son mari. Selon certaines versions, elle laisse tomber son sang sur les ossements, et ceux de Fan Xiliang répondent à son appel. Selon d’autres, elle reconnaît son corps grâce aux vêtements d’hiver qu’elle avait cousus pour lui.

« 孟姜女哭长城,城为之崩。»
Meng Jiangnü pleura devant la Grande Muraille, et la muraille s’effondra.

Meng Jiangnü Bianwen 孟姜女变文, manuscrits de Dunhuang, 9e siècle

Le face-à-face avec l’Empereur

Une version plus tardive ajoute un épisode célèbre. Qin Shi Huang, apprenant qu’une femme a fait tomber une partie de sa muraille, vient voir ce prodige. Il est frappé par la beauté et la force de Meng Jiangnü et lui propose de devenir sa concubine.

Meng Jiangnü feint d’accepter. Elle exige d’abord que Fan Xiliang reçoive des funérailles dignes. Elle demande aussi que l’Empereur conduise lui-même le cortège. Qin Shi Huang accepte. Lorsque les rites sont accomplis, Meng Jiangnü refuse finalement de monter dans la litière impériale et se jette dans l’eau pour mourir fidèle à son mari.

« 始皇欲纳之,姜女假意从命,遂投水而死。»
L’Empereur voulut la prendre pour épouse. Meng Jiangnü fit semblant d’accepter, puis se jeta à l’eau.

Meng Jiangnü Si Shi 孟姜女四史, 19e siècle

Le saviez-vous ?

L’histoire de Meng Jiangnü est l’un des grands récits populaires de Chine et l’un des plus anciens dans sa transmission orale. Des fragments anciens ont été retrouvés dans des manuscrits de Dunhuang, souvent en prose rimée.

La Grande Muraille de l’époque Qin n’était pas encore la construction de brique et de pierre que l’on associe aujourd’hui au monument. Elle était surtout faite de terre battue, de gravats et de matériaux locaux. Cela rend la légende plus crédible dans l’imaginaire populaire, car les effondrements y étaient plausibles.

Le nom de Meng Jiangnü n’est pas vraiment un nom propre au sens moderne. Il désigne une jeune femme liée à une famille adoptive et à une lignée familiale. Son identité reste définie par ses relations, comme souvent dans les récits anciens.

Meng Jiangnü est devenue une figure majeure de la mémoire populaire chinoise. Des temples et des tombeaux commémoratifs lui sont dédiés, notamment près de Shanhaiguan, à l’extrémité orientale de la Grande Muraille.

Dans l’art, elle est souvent représentée seule, vêtue de ses habits d’hiver, debout devant la muraille avec une expression de deuil et de défi. L’image de la femme qui pleure sur les pierres est devenue un motif durable de la poésie et de la peinture.

Le théâtre chinois a adapté son histoire dans de nombreuses traditions locales. Le cinéma, la télévision et la chanson populaire s’en sont aussi emparés.

E.P

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